Une Belle Histoire...

Quand une petite fille s'émerveille...

ll était une fois une petite fille répondant au joli, bien que sunanné, prénom de Germaine. Née en 1928 et fille de Marthe et d'Albert MAZUY, fromagers de leur état, elle passait son temps à parcourir les chemins à vélo pour rendre visite à ses 11 oncles et tantes résidant dans le département. Parmi ces demiers, Germaine avait une tendresse particulière pour son "tonton Maurice" qui était agriculteur à COLIGNY, plus précisément au hameau de "Charmoux". Quelle jolie ferme il avait, avec tous ses animaux dont chacun avait un prénom, Bella la chèvre, Marius le taureau, Ernestine la poule, Hector le lapin et j'en passe... A la fin des années 30, s'installa dans la maison d'à côté Louis DEVAUX, Lieutenant dans I'armée, et sa femme Colette lesquels n'avaient pas d'enfant Très vite, une grande et belle amitié s'installa et régulièrement Germaine était invitée chez les DEVAUX, sous I'oeil néanmoins réprobateur de la tante Thérèse femme de Maurice, qui considérait cette amitié comme nuisible pour sa nièce. "Ca va lui toumer la tête à cette petite" répétait elle souvent. ll est vrai que les DEVAUX étaient des notables dans le village. Constituée d'une maison de maître, de plusieurs dépendances et d'un grand verger répartis sur près d'un hectare de terrain, leur propriété faisaient partie des "belles maisons" du village.

Comme tout à chacun, Germaine, que tout le monde surnommait affectueusement"Zézette" ne fut pas insensible aux charmes du lieu, s'émerveillant des bambous situés près du petit potager, du bassin où poissons rouges et grenouilles cohabitaient en parfaite harmonie, du grand balcon depuis lequel s'étendait d'un côté les contreforts du Revermont et de I'autre, la grande plaine de Bresse, mais aussi de la fontaine dans la cour et même du petit cabinet en bois caché près des lilas ! Quant à I'intérieur, la petite Germaine ne se lassait pas d'admirer I'espace des différentes pièces et la richesse du mobilier bressan et jurassien. Elle ignorait jusqu'alors que des cheminées pouvaient être installees dans chaque chambre et lieu de vie, que des rosaces pouvaient embellir un plafond ou encore qu'un foumeau de cuisine pouvait être aussi imposant.

 

Devaux

La fin des Jours Heureux

La guerre mit fin à cette période de bonheur et d'insouciance. Le malheur s'abattit sur la famille bien au delà de I'armistice. Le gentil "tïonton" Maurice' perdit la vie en trébuchant près de la scie qu'il utilisait pour "faire son bois" et fut traité par I'odieuse machine comme un vulgaire tronc d'arbre. Marthe tomba d'une échelle et se trouva paralysée à vie alors même que son mari et elle devait ouvrir dans les jours suivants le "Café du Tonneaù' situé CoursVerdun à BOURG EN BRESSE qui était le rêve d'Albert. Germaine ne fut pas épargnée en se retrouvant veuve à 22 ans suite au décès de son mari Georges GENIN qu'elle avait connu dans la résistance et qui était tombé, mort au combat, dans la cuvette de DIEN BIEN PHU en lndochine. Seul rescapé de cet enchaînement d'infortunes, le petit Jean Michel qui n'aura connu son père que 4 mois et qui sera la principale raison de vivre de Germaine.

Les réalités de la vie prirent le dessus et Germaine dut abandonner son poste de standardiste qu'elle avait trouvé à la Poste de MACON pour tenir le café en lieu et place de sa mère, clouée à l'étage dans son fauteuil roulant et s'occupant du petit Jean Michel.

Conscient de la difficulté de la situation et soucieux de reprendre I'initiative sur un destin qui semblait leur échapper, Albert décida de rechercher une petite maison de campagne pas trop chère pour que sa famille puisse au moins s'évader I'esprit, au moins le temps des week-ends. ll en fit part à sa femme et sa fille pour les soulager d'une vie partagée entre les 4 murs de sa chambre pour I'une et les 4 murs du café pour I'autre, ainsi contrainte à devoir servir quasiment en continue, petits blancs secs, "penroquets" et autre "Dubonnet" aux ouvriers de passage, mais aussi les repas qu'ils prenaient le temps de leur pause de midi.

Tonneau

La Croisée des Destins

Quelques semaines plus tard, Germaine croisa incidemment Louis DEVAUX dans le centre ville de BOURG EN BRESSE. lls ne s'étaient jamais revus et l'émotion fut au rendez-vous, avec les souvenirs partagés d'une époque qu'ils savaient tous deux révolue. De fil en aiguille, Germaine lui fit part de ses soucis familiaux, mais aussi de leur quête d'un petit endroit où se reposer en terre aindinoise, une parenthèse hebdomadaire leur permettant de souffler et de se ressourcer. Le regard du vieil homme s'illumina soudain et c'est non sans une certaine agitation qu'il annonça à celle qui était toujours sa petite "Zézette" qu'il venait de mettre en vente sa propriété de COLIGNY pour mieux se rapprocher de la ville et de ses commodités. "Que fon père fasse une offre, c'est une occasion inespérée pouryous" s'exclama til en conclusion.  Et Germaine comprit qu'elle avait trop parlé... Comment expliquer à ce gentilhomme au sens propre et figuré que ses parents ne disposaient pas des ressources nécessaires pour s'offrir un tel rêve ? D'autant qu'Albert avait du emprunter pour payer le fond de commerces et s'équiper en conséquences. Certes, la vente de la fromagerie avait constitué un petit apport lui ayant permis d'être crédible auprès de ses créanciers et il lui restait un "petit pécule en cas de coup dur" comme il disait souvent. Comment ne pas être prudent après tant d'épreuves subies ?

De retour au "Tonneau" Germaine rendit compte à son père de sa rencontre fortuite avec I'ancien Lieutenant et de sa proposition. En retour, elle eut droit à une belle leçon de morale sur sa propension à tout raconter de leur vie au premier venu, ce à quoi Germaine se défendit en soutenant que Monsieur DEVAUX n'était pas un illustre inconnu, mais un homme de bien, sensible, aimable et généreux. L'échange fut vif, chacun campant sur ses positions. Las, Albert renonça cependant et entreprit de faire les "fonds de tiroirs". pour ne pas perdre la face. C'était une question d'honneur. Entre-temps, Germaine apprit qu'un notaire et une Directrice d'Ecole en retraite avait des vues sur la maison. Elle en informa Albert, en soulignant que les intéressés feraient forcément une offre plus élevée que la sienne et qu'il était par suite inutile de s'angoisser sur I'issue de la vente. Albert ne se résolut pas à paraître pour un miséreux. ll calcula et recompta jusqu'a obtenir un prix qui lui sembla décent. L'exercice eut pour effet de le rassurer quant aux options susceptibles de se présenter à lui en cas de nouveau coup du sort. Germaine fut quant à elle chargée de remettre la proposition au notaire en charge de la vente, tout à la fois heureuse que cette histoire puisse se terminer dans la dignité, mais aussi avec un petit pincement au coeur en songeant aux belles heures passées dans cette maison qui pour elle était celle du bonheur.

Memere

Un certain 11 septembre...

Le 11 septembre 1957, à 11h00 précise, se présenta au café Louis DEVAUX. Sans transition ni amabilités de convenance, il annonça qu'il venait féliciter les heureux nouveaux propriétaires de sa maison de COLIGNY. Pas de verre cassée comme dans un film d'Hollywood, juste un silence que personne ne parvenait à rompre en cette chaude matinée de fin d'été. Puis Germaine se décida à le briser en débitant comme une mitraillette que "cela n'était pas possible", qu'elle savait que "d'autres acquéreurs étaient sur le coup", que le prix proposé par son père, sans être ridicule, devait forcément être inférieur à celui soumis par les autres prétendants à cette propriété, et ainsi de suite pendant près de 3 minutes.

A bout d'arguments, et relevant la tête à I'issue de ce plaidoyer qu'elle avait inconsciemment prononcé tête baissée, elle aperçut le visage souriant et posé du militaire. Ce demier dit simplement cette phrase que Germaine n'oublia jamais 'Oui ma chère petite, vous avez raison : c'est certainement la plus mauvaise affaire de ma vie que je viens de conclure en tetme financier...sauf que mon désir le plus cher n'était pas de faire une plus-value, mais de céder cette maison à celle ou celui qui saurait I'aimer, la chérir comme une personne pour qu'elle puisse lui apporter autant de joie et de félicité qu'elle a pu m'en apporter à moi même ef à mes proches. Qui mieux que vous méritez cette propriété ? A l'évidence, personne".

ll n y eu pas d'effusion ni d'embrassades, juste l'étemel sourire que conserva celui qui restait "Monsieur DEVAUX le temps de remettre son chapeau et de quitter le café, laissant Germaine et Albert dans un état second. Ce fut I'appel de Marthe, inquiète de savoir ce qui avait pu justifier ce qu'elle pris pour des cris de désespoir de sa fille qui rompit le charme de ce moment unique que I'on se raconte de génération en génération depuis ce jour béni de septembre....

Albert et Marthe séjournèrent autant que possible dans cette maison et prirent leur retraite jusqu'à leur décès respectifs en 1978 et 2007. Germaine se remaria en 1965 avec Michel GOYARD et donna naissance un certain 11 octobre 1967 à un petit Dominique, lequel passa tous ses mercredis, ses week-ends et ses vacances scolaires dans ce qui devint une maison de famille et où se retrouvaient régulièrement Jean Michel, puis sa femme et ses enfants au fil des années. Germaine y vit toujours. Elle a fêté ses 93 ans le 25 février dernier

Mamie